Réalisation de ceintures en émail champlevé par eau forte

Il m’a été demandé, par deux clients différents, de réaliser des répliques de ceintures du début du XIIIe siècle. Et c’était l’occasion rêvée pour tester une nouvelle technique d’émaillage: le champlevé.

Le champlevé, aussi appelé taille d’épargne, est une technique qui se fonde sur l’emploi d’un support métallique creusé auparavant, formant ainsi des cavités dans lesquelles l’émail est appliqué. Il existe deux méthodes pour effectuer le travail d’attaque du métal; par gravure ou par corrosion. La première méthode demande beaucoup d’habileté en gravure, elle sera donc laissée de côté. La seconde méthode s’effectue dans un bain d’acide nitrique ou de perchlorure de fer. Les zones non-creusées, appelées les réserves, sont réalisées au bitume de Judée, ou tout autre laque ou vernis à graver. C’est une méthode couramment utilisée en gravure d’imprimerie, sous le nom d’Eau Forte.

Quelques exemples de ceintures réalisées avec cette technique

La première étape du travail était de découper les différents éléments dans de la tôle de bronze de 15/10e de millimètres, de les mettre en forme, et de les poncer. Sachant qu’il est primordial qu’ils soient bien recouverts de vernis, il valait mieux garder les tôles à plat, et éviter le plus possible les reliefs, trous, etc. pour ne pas provoquer des corrosions accidentelles.

J’ai ensuite utilisé un vernis de gravure composé de colophane et de goudron de pin/ou bitume de Judée, je ne sais… Il se vend sous forme de boule dure, et doit s’appliquer à chaud sur le métal. J’ai donc chauffé mes plaques à la flamme avant de frotter le vernis dessus. A la bonne température, il s’étale très bien, et recouvre toute la surface de façon plus ou moins homogène. Il est important de laisser le vernis complètement refroidir et durcir avant de poser la pièce.

Dans le vernis figé, j’ai ensuite dessiné les motifs voulus à l’aide d’une pointe à tracer très affutée. Puis j’ai découvert les parties à creuser en grattant avec la pointe d’un cutter de précision.

N’ayant pas de consignes d’utilisation précises pour l’eau forte, je me suis référée à quelques ouvrages sur les émaux et sur la gravure, dans lesquels il est précisé que le bain au perchlorure de fer crée un dépôt. Les éléments doivent donc être trempés avec le motif vers le bas, pour éviter que le dépôt ne stoppe la corrosion.
Ne sachant pas non plus quelle concentration utiliser pour le bain d’eau forte, j’ai joué la prudence. Mon mélange était composé de 20g de perchlorure de fer pour 1/2L d’eau.

J’ai laissé les éléments immergés pendant 24h, en agitant régulièrement le bain, et en surveillant la corrosion. Au bout de cette journée complète, le bain était devenu verdâtre, car chargé de molécules du bronze rongé. Voyant que les creux manquaient encore un peu de profondeur, j’ai refait un deuxième bain à la même concentration, et j’ai attendu encore 24h.
Une fois la corrosion réussie, j’ai rincé les éléments à l’eau claire pour arrêter la réaction, puis à l’eau bouillante, pour éliminer le vernis.

L’étape suivante était de finaliser les plaques avant l’émaillage. Le verre supportant très mal la torsion, il était nécessaire de mettre en forme les tôles et de les percer avant de commencer ce travail.

Pour l’émaillage, j’ai procédé en plusieurs étapes: une première pose, une cuisson, un surfaçage à la pierre abrasive, une deuxième pose dans les endroits restés creux, et une recuisson.

Après cette dernière cuisson, pas trop mal réussie, mais avec encore quelques défauts (temps de cuisson trop long créant des retraits de l’émail et de nouvelles bosses), j’ai effectué un nouveau ponçage du métal et un polissage à la pâte abrasive et au tampon en coton (tour à polir).

Et comme la nuit tombe encore tôt, en cette saison hivernale, les photos des éléments terminés sont très sombres… Voilà deux boucles et mordants qui attendent d’être rivetés sur leurs ceintures tissées.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 9

IX. La conclusion

La démarche du fac-similé peut parfois s’avérer compliquée, surtout quand la technique employée à l’époque n’est plus utilisée. Et le résultat peut être décevant.
C’est à moitié le cas pour le fermoir d’Envermeu; le résultat final est proche de l’original, mais présente tout de même des faiblesses, dues à un mauvais ordre de fabrication. L’ordre devrait être comme suit:

  1. Fabrication du cerclage en fer
  2. Mise en forme et soudure des cloisons d’or, en se servant du cerclage en fer comme gabarit
  3. Préparation des paillons d’or; brunissage, estampage
  4. Taille des grenats en plaquettes, ajustage dans leurs emplacements et taille des côtés en biseau
  5. Toujours dans le cerclage, pose légèrement en force des grenats emballés dans leur paillon dans leurs emplacements
  6. Sertissage des pierres par écrasement des cloisons
  7. Soudure du fond du boîtier et montage du système à boucle scutiforme
  8. Assemblage final à l’aide du ciment et des clous d’argent.

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C’est un travail fatiguant pour le mental, car il nécessite une concentration extrême sur certaines étapes, comme par exemple le sertissage. Un peu de fatigue, de distraction, et la masse dérape. La force appliquée, bien que faible par rapport à un sertissage moderne, est suffisante pour provoquer la casse des plaquettes..

Ma plus grosse erreur a été la taille des grenats. Ils n’étaient, au final, pas suffisamment ajustés, et l’un d’entre eux a sauté hors de sa case pendant le test de chocs. Ces grenats n’étaient d’ailleurs pas suffisamment polis sur l’envers, ce qui ne facilite pas la transparence.
Un problème est apparu aussi au niveau des paillons gaufrés. La technique est encore à affiner, car le résultat a trop peu de relief. Il faut certainement utiliser de la feuille plus fine, la mienne étant à 1/10e de millimètre. Et la matrice quadrillée est certainement un bivalve en cuivre imprimé en positif/négatif.

Pour avoir un résultat encore plus proche de l’original, il est important d’utiliser exactement les mêmes matériaux. Pour une prochaine réalisation, j’utiliserai de l’or. Bien que coûteux, il présente une malléabilité qui fait toute la différence.

Quelques chiffres:

De la première demande de Philippe Raux, en passant par les recherches et la réflexion, jusqu’à la réalisation, il s’est écoulé plus d’un an.

En utilisant des outils modernes:
Avec un tour de lapidaire, des fraises diamantées, un laminoir, un tour à polir, une perceuse, on peut réaliser cet objet en 150 heures environ.

Avec les moyens de l’époque:
Grâce aux indications données par Steeve Mauclert sur le polissage manuel des pierres, on peut estimer qu’il faut une journée pour mettre en forme une seule plaquette de grenat. Soit 90 jours pour la totalité des pierres

Je n’ai absolument aucune idée du temps nécessaire pour obtenir de la feuille d’or à partir d’un lingot. La technique de frappe au marteau à étirer demande un savoir-faire pour obtenir une feuille régulière.

Évidemment, ces données varient en fonction du nombre d’artisans et de commis dans un atelier à l’époque mérovingienne.

Comparaison avec le fermoir original: il ne faut pas perdre de vue que l’original est très détérioré. Le boîtier a été refait, et la forme générale en souffre, et la boucle n’est plus à la bonne hauteur.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 8

VIII. L’assemblage des éléments

Les têtes de chevaux sont maintenues dans le boîtier par un ciment dont la composition n’a pas été étudiée (sur l’exemplaire d’Envermeu, tout du moins), et de six clous d’argent disposés aux coins des éléments.

Pour la composition du ciment, Edouard Salin parle d’un mélange de silicate de soude et de carbonate de chaux, d’un autre de chaux et de magnésie, et d’un autre encore de cire et de calcaire en poudre. Chaque atelier d’orfèvres avait donc sa recette, en fonction des matières premières disponibles. Après en avoir discuté avec Steeve Mauclert, j’ai décidé d’utiliser simplement du carbonate de calcium. Autrement dit; de la craie et de l’eau. Ce mélange a l’avantage d’être réversible, car en séchant, il ne reste que la craie, qui peut alors être cassée et remise en poudre. Humide, il donne une pâte visqueuse et collante.

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Le ciment frais doit être immédiatement appliqué dans le boîtier de fer, presque jusqu’à ras-bord. Et il faut ensuite attendre qu’il commence à sécher et durcir pour pouvoir y installer les éléments à sceller. Le meilleur moment pour procéder est le moment où le ciment devient spongieux, car il est suffisamment durci pour que les grenats ne s’enfoncent pas dedans, mais encore suffisamment collant pour maintenir le tout.

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Les clous d’argent sont réalisés dans un fil à 8/10e de millimètre. Les extrémités des morceaux de fil sont fondus au chalumeau pour obtenir une goutte de métal, qui est ensuite écrasée au marteau pour obtenir les têtes rondes. Ces têtes sont d’une taille conséquente, comme on peut l’observer sur le fermoir d’Arlon.

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Sur les fermoirs retrouvés complets, on peut observer que ces clous sont traversants. On les voit dépasser légèrement au dos du boîtier. Philippe et moi avons discuté pendant des heures pour tenter d’établir quel était le système d’accrochage de ce fermoir. Et nous avons fini par prendre le parti d’utiliser les six clous, qui étaient les seuls éléments visibles au dos de l’objet. Ce parti-pris est certainement contestable, mais nous n’avons pas pu établir d’autre hypothèse plus plausible.
Pour que ce choix ne soit pas définitif, j’ai simplement replié les extrémités des clous.

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L’assemblage des éléments s’est avéré difficile, à cause de l’ajustage insuffisant des grenats, qui m’a forcé à déformer légèrement les cloisons. J’ai dû élargir légèrement le boîtier, et forcer sur les têtes de chevaux pour les insérer. Le serrage d’un des clous a enfoncé une pierre d’angle dans le ciment, qui n’était pas encore assez sec.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 7

VII. Le sertissage

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© INRAP / Denis Gliksman

Les fermoirs de Saint-Dizier sont les exemplaires les plus réussis de la série, notamment au niveau du serti. Celui-ci est encore en très bon état, et on peut observer que le métal des cloisons est légèrement écrasé sur le bord des pierres. La cloison extérieure, quant à elle, est rabattue sur le bord du boîtier en fer.

Dans la théorie, le serti doit ressembler à ceci:

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On utilise une petite masse à bout rectangulaire, avec laquelle on vient frotter les cloisons dans le sens de la longueur. Il est important de bien doser sa force, pour ne pas tordre les cloisons.

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Le sertissage est l’étape décisive qui m’a permis de répondre à plusieurs interrogations posées dans les articles précédents.
Tout d’abord, l’épaisseur du métal utilisé: 2/10e, c’est encore un peu trop. Je n’ai pas réussi à donner un angle bien net à la cloison extérieure une fois repliée.
Ensuite, la nature du métal utilisé: l’or reste le matériau le plus recommandé. Les cloisons sont particulièrement difficiles à descendre aux endroits des brasures argent sur laiton. Alors que ce problème de résistance ne se pose pas avec une soudure or sur or.
Enfin, le lieu de taille des pierres: j’avançais 3 hypothèses. La bonne est celle où les pierres sont taillées et ajustées à l’atelier. En effet, le sens de réalisation doit être celui-ci; d’abord les cloisons, ensuite la taille des grenats. Un ajustage parfait est primordial pour réussir son serti.

Voilà l’erreur que j’ai commise. La retaille des pierres m’a fait perdre mon premier ajustage, et les grenats ne tenaient plus aussi bien dans leurs emplacements. J’ai donc du tordre certaines cloisons pour arriver à tout faire tenir, et le visuel obtenu est beaucoup moins propre que sur le fermoir de Saint-Dizier. Je déplore aussi quelques dérapages de la massette, qui ont causé de nouvelles casses.

Avant

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Après

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 6

VI. Les paillons

La réalisation des paillons posait un problème technique auquel nous avons réfléchi longtemps avec mon collègue orfèvre, Steeve Mauclert.

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© INRAP / Denis Gliksman

Sur ce gros-plan d’un des deux fermoirs de Saint-Dizier, on peut apercevoir les paillons d’or gaufrés. Ceux ci sont en quadrillage orthogonal à 5/10e de millimètre. Certainement le plus facile à obtenir, car il existe aussi des quadrillages doubles, et des quadrillages à ocelles.
Nous disposons d’une source archéologique découverte à Wijnaldum et datée du VIIe siècle:

 1472284_10202501096789293_1302496881_n Agrandissement des carreaux:1464846_10202501096749292_1537397773_n 

 

Source: http://www.lcm.rug.nl/lcm/teksten/teksten_uk/gold_disc_on_bow_brooch_uk.htm

L’hypothèse la plus probable est que pour obtenir un quadrillage aussi petit, il faut tracer des lignes à la règle dans une plaque de métal avec une pointe dure qui retirera un peu de matière. Pour obtenir des traits plus profonds, il est possible que ces traits aient été tracés avec une lame au fil très fin. Et on observe sur l’original que les traits sont d’un parallélisme remarquable (pour un maillage aussi serré).

Mon coup de main n’étant pas assez précis, j’ai décidé de me servir d’un compas sur une plaque de laiton épaisse:

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Pour réaliser les paillons, j’ai utilisé de la feuille de laiton à 1/10e d’épaisseur. En frappant la matrice quadrillée dessus, on obtient le motif gaufré en négatif. Cependant, la feuille de laiton est un peu raide. L’opération fonctionne certainement mieux avec de l’or.

S’est ensuite posée la question de la disposition des paillons dans le cloisonné.
Dans un bijou en cloisonné standard, le paillon est mobile, et il est simplement posé sur le ciment. Cependant, le cloisonné suspendu a des cloisons mobiles, elles aussi posées sur le ciment. L’opération de sertissage qui suivra ne peut être réalisée sur ce ciment cassant sous peine de l’effriter, en y enfonçant au passage la résille de cloisons.
La seule solution que j’ai trouvée pour résoudre ce casse-tête est celle-ci;

  • travailler hors du boîtier, sur une surface plane et dure
  • retailler les bords des grenats en biseau pour pouvoir rabattre le paillon autour
  • insérer en force le grenat et son paillon dans le cloisonné.

J’ai obtenu de cette façon un montage solide, que je peux soulever sans semer des pierres et des paillons à chaque déplacement.

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A ce stade de la réalisation, je m’aperçois de trois erreurs de parcours:

  • J’aurais pu gagner du temps en préparant d’abord la résille de cloisons, et en taillant les grenats ensuite. Ce qui m’aurait évité d’avoir à réajuster chaque pierre dans son emplacement.
  • Les grenats préparés par le lapidaire ne sont pas suffisamment polis sur l’envers, et l’opacité dissimule à moitié le gaufrage du paillon.
  • Rentrer en force les grenats implique d’appliquer une pression réfléchie sur les plaques. Certaines, de grande taille, se sont cassées en deux éléments sous la force d’une pression centrale. Sur le gros plan de Saint-Dizier en début d’article, on peut observer que l’artisan a peut-être rencontré ce problème, à moins que la casse ne soit survenue au sertissage…

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Evermeu – Episode 5

V. Les cloisons

Sur le fermoir original, la résille de cloisons est en or. Cependant, pour des raisons de coût, je la réaliserai en laiton. C’est une difficulté supplémentaire, car l’or est connu pour être très malléable, et le laiton présente une résistance plus grande.

Voici un gros plan du fermoir d’Envermeu:

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© Musée Départemental des Antiquités de Rouen / P. Raux

Le métal rabattu pour sertir les pierres est usé presque en totalité, ce qui permet de voir l’épaisseur réelle des cloisons. Elle est de 2/10e de millimètre.

Autre détail intéressant, visible sur le fermoir de Famars:

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© Musée des Beaux-Arts de Valenciennes / L. Tondeux

La cloison extérieure, servant de cerclage, est un peu plus haute que le reste de la résille, et est rabattue au dessus de la tranche du boîtier métallique, pour la dissimuler.

La seule façon d’obtenir l’épaisseur voulue, à l’époque, était de frapper le métal pour l’affiner. On utilisait un marteau à étirer, d’un poids conséquent, et au manche décentré sur le fer pour accentuer l’effet d’étirement. Mais la méthode est longue. Dans un atelier, le maître d’oeuvre devait avoir une petite armée d’apprentis pour préparer les métaux. Pour ma part, j’ai utilisé cette récente invention qu’est le laminoir.

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Voici la matière obtenue. À 2/10e d’épaisseur, le métal est assez fin pour être plié à la main, et se coupe très bien à la cisaille. J’ai préparé des cerclages en cloison haute, que j’ai ensuite remplis avec les cloisons plus petites. J’ai utilisé une simple pince-brucelles pour les mettre en forme.

Inconvénient à noter; il est impossible de monter toute la résille de cloisons en une seule fois. Le métal plié crée un effet ressort qui fait sauter le montage. Il faut donc braser chaque élément à la suite, avec du borax et de minuscules paillons d’argent. C’est un exercice qui se prête particulièrement à l’usage du chalumeau à bouche, chalumeau utilisé à l’époque, car la chauffe doit être légère et ciblée sur le point à braser. Cela évite de faire sauter les points de brasure précédents, et évite les crises de nerfs de l’artisan.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 4

IV. Le boîtier métallique

Le boîtier du fermoir d’Envermeu a probablement été très attaqué par son environnement durant ses 1600 ans d’enfouissement. Au point que l’Abbé Cochet n’en fait même pas mention dans sa description des fouilles archéologiques. La pièce visible au musée départemental de Rouen est enchâssée dans un boîtier d’argent, qui a peut-être été réalisé sur mesure par un artisan bijoutier du XIXe ou XXe siècle. La régisseuse des collections, Laurence Lyncée, m’a sorti toute la documentation en rapport avec l’objet, mais il n’est fait nulle part mention de la restauration.

J’ai pu obtenir des éléments de réponse en observant les fermoirs de Lavoye et de Famars

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© MAN / L.Tondeux

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© Musée des Beaux-Arts, Valenciennes / L. Tondeux

Ces deux boîtiers devenus poreux à cause de la rouille ont subi quelques dégâts, bien rattrapés à la conservation. Sur les bords, là où le métal a été plus rongé, on peut distinguer ce qui ressemble à deux plaques distinctes: le fond, et les bords montants. La tôle utilisée est d’une épaisseur d’1mm.
On peut aussi observer la charnière qui relie la boucle au boîtier; C’est une tôle de fer de 5/10e d’épaisseur, soudée sur la plaque du fond, et rabattue à l’intérieur sur le devant.

C’est une trouvaille dans la documentation recueillie par Alexander Van’t Land, de l’association Francorum 440-580, qui m’a définitivement convaincue de la structure en deux éléments du boîtier: le cerclage seul, sans la plaque du fond.

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Elément découvert à Champlieu, dans l’Oise © MAN / Françoise Vallet

Sur le fermoir d’Envermeu, les angles entre les cous et les têtes de chevaux sont beaucoup moins marqués, voire même pas du tout. J’ai donc adapté le boîtier au dessin.

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En temps normal, le fer se travaille à chaud, et l’on joint deux éléments distincts par une soudure (pression à chaud de deux métaux semblables qui se fondent l’un dans l’autre). Mais cette réalisation est bien trop fine pour supporter une frappe au marteau à chaud. Elle serait déformée.
Édouard Salin, maître de forge et président de la Société d’Archéologie Lorraine, décrit dans un de ses ouvrages ses observations. Les deux éléments seraient apparemment brasés (apport à chaud d’un autre métal pour relier les deux parties) avec des sels de cuivre, une poudre vert-de-gris que l’on obtient en mettant en contact du cuivre et du vinaigre, ou du cuivre et de l’acide nitrique.
Le fer ayant une fâcheuse tendance à s’oxyder très rapidement, il est impératif de décaper complètement les deux surfaces de contact, de ligaturer le tout solidement, et de couvrir de borax. Ainsi la soudure prend sans problème.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 3

III. Taille des grenats

Tout d’abord, la provenance des pierres. Une analyse gemmologique menée sur plusieurs objets par le Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France a mis en évidence trois types de grenats: des almandins, des pyraldins et des pyropes. En croisant les études minéralogiques successives et les textes historiques comme l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien ou la Topologie Chrétienne de Constantin d’Antioche (auteur contemporain aux fermoirs), on peut déterminer que la provenance la plus probable est l’Inde/Ceylan.

Concernant la taille des pierres, on sait qu’il existe en Orient des tours à polir fonctionnant à l’arc. Ils ont des roues interchangeables en pierre plus ou moins granuleuses, et en cuivre. Enduites d’émeri fin et régulièrement humidifiées, ces roues permettent d’obtenir un polissage de qualité.

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Amir Pahlavan, lapidaire en Inde dans les années 40 © Robert Skelton

Un ouvrage du XIIIe siècle, la Doctrina poliendi pretiosos lapides, fait référence à un tour à roue de cuivre pour couper les pierres. Cependant, on n’a trouvé aucune trace archéologique de l’usage de tels outils en Europe de l’ouest. Se pose alors la question: où et par qui ont été taillées ces pierres?
Hypothèse n°1: le bijou entier a été réalisé à l’Est.
Hypothèse n°2: les pierres ont été taillées en plaquettes à l’Est, et ont été rapportées aux ateliers pour être ajustées sur ouvrage.
Hypothèse n°3: les bruts de grenat rapportés de l’Est ont été débités et taillés aux ateliers.

Et on ne pourra certainement jamais savoir laquelle est la bonne.

Toujours dans la Doctrina poliendi pretiosos lapides, il est décrit le savoir-faire de l’époque. Cet ouvrage s’appuie sur des écrits antérieurs, le plus ancien cité étant de Pline l’Ancien.
Pour couper les pierres, on utilise une scie à lame de cuivre plane, qu’on enduit d’émeri. Pour les tailler et les polir, on les colle au bout d’un « baston » avec une colle composée de poix, de gomme, de mastic et de poudre de terre cuite. Puis on les frotte sur une plaque de plomb couverte d’eau et d’émeri. Le cuivre et le plomb étant des métaux mous, ils permettent à l’émeri de s’incruster à la surface. On récupère les boues résiduelles car elles contiennent de l’émeri de plus en fin, permettant un poli final très brillant.

Mon expérimentation

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J’ai réalisé une infime partie des plaquettes nécessaires de cette façon, mais c’est une technique très longue et fastidieuse. Pour accélérer la cadence, j’ai fait appel aux services d’un lapidaire, qui a bouclé l’affaire en quelques heures.

J’ai donc récupéré une petite centaine de plaquettes de 1mm d’épaisseur, avec un polissage professionnel.

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J’ai ensuite effectué un 1er ajustage des pierres au dessin, en me servant de fraises diamantées pour remplacer la scie de cuivre.

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Un petit rond central, ainsi que les naseaux, sont en plaquette de verre de couleur verte. Et les yeux sont de minuscules cabochons de verre bleu. Pour ces derniers, j’ai utilisé un bris de verre soufflé, fourni par mon collègue verrier d’Artisans d’Histoire.

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 2

II. La technique du cloisonné

Ma visite dans les réserves du MAN à Saint-Germain-en-Laye m’a fait réaliser que la technique du cloisonné, très à la mode entre le IIIe et le VIe siècle, a été déclinée en plusieurs variations.

Noël Adams a fait l’étude d’une dague géorgienne du IIIe siècle, au manche incrusté de grenats dans une technique rudimentaire de cloisonné.
Les fermoirs, réalisés au début du VIe siècle, sont d’une facture beaucoup plus complexe, qui demande une maîtrise particulière de l’ajustage et des soudures très précises sur des épaisseurs au dixième de millimètre.

Un cloisonné standard ressemble à ça:

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© MAN / Philippe Raux

Il est composé d’un boîtier en métal (or, argent, bronze ou laiton) et de cloisons du même métal soudées à ce boîtier. À l’intérieur des cavités ainsi formées, on trouve une couche d’un ciment blanchâtre et cassant, au dessus un paillon de feuille d’or ou d’argent, et pour finir la plaque de grenat.
Cette technique est détaillée dans plusieurs études d’Eszter Horvath, elle en a fait un schéma très clair:

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Mais les fermoirs d’aumônière ne sont pas réalisés avec cette technique. L’observation du fermoir d’Arlon, dont le boîtier a complètement disparu, montre que les cloisons sont en fait une fine résille d’or ne dépassant pas 1mm d’épaisseur, comme les plaques de grenat.

Voici les différentes variations de la technique détaillées par Horvath:

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Les deux variations qui nous intéressent sont la b) cloisonné suspendu et la c) cloisonné à jour. Le montage du fermoir est à mi-chemin entre ces deux propositions. Les cloisons et les grenats peuvent être entièrement séparés du reste de l’objet, ce qui fait penser à un cloisonné à jour. Cependant, une fois positionné dans le boîtier en fer, cela ressemble plus à un cloisonné suspendu par la présence de paillons et de ciment.

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Détail du fermoir d’Arlon © KIK-IRPA, Bruxelles

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Réplique du fermoir d’aumônière d’Envermeu – Episode 1

I. Premières recherches sur le fermoir

A la demande de Philippe Raux, membre de l’association Francorum 440-580, j’ai entrepris de réaliser une réplique fidèle du fermoir d’aumônière d’Envermeu. Ce fermoir orné de grenats cloisonnés est daté de la première moitié du 6e siècle, et fait partie d’une série de fermoirs de même type, probablement fabriqués par le même atelier d’orfèvres.

L’abbé Cochet, précurseur en matière de fouilles archéologiques – pour son époque – décrit l’objet en ces termes: « … Enfin, et toujours à la ceinture, un ornement composé de verroteries rouges, rendues brillantes au moyen d’une feuille métallique nommée paillon, puis fixées à l’aide d’une pâte ou mastic et appliquées sur une planchette de bois. Toutes ces verroteries étaient serties avec de l’or, et l’ensemble de la composition reproduit les deux têtes d’un oiseau, comme on peut le voir par le dessin ci-joint. Au milieu inférieur de cet objet, que je crois un fermoir de bourse, se trouvait attachée une petite boucle de bronze que je suppose avoir été destinée à fermer l’aumônière qui devait être en cuir…  »

Il en fait un croquis sommaire, et finalement peu ressemblant:

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Source: Sépultures gauloises, romaines, franques et normandes, faisant suite à la Normandie souterraine. Abbé Cochet année 1857. page 185

Son contemporain Charles de Linas en fait un dessin bien plus détaillé, bien que comportant encore quelques inexactitudes:

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Source: Orfèvrerie mérovingienne, les oeuvres de saint Eloi et l’orfèvrerie cloisonnée, Paris, 1864. Planche 8

Et voici l’objet photographié, en cours de restauration:

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© Musée départemental des antiquités de Rouen. Inventaire 2010.0.1

Pour obtenir des détails techniques sur cet ouvrage, j’ai effectué 4 visites:

1) Musée d’Archéologie Nationale, Saint-Germain-en-Laye.
Cette visite permise par Daniel Perrier, concernait la partie mérovingienne des réserves, et essentiellement les ouvrages en cloisonné non restaurés, ou cassés.

2) Musée Départemental des Antiquités, Rouen.
Visite commune avec Steeve Mauclert, orfèvre, pour observer le fermoir d’Envermeu. Cette visite a été préparée par Laurence Lyncée.

3) Musée des Beaux-Arts, Valenciennes.
Contact avec Marc Goutierre pour venir étudier le fermoir de Famars, qui est d’une facture très proche.

4) Musée d’Archéologie Nationale, Saint-Germain-en-Laye.
Seconde visite pour observer le fermoir de Lavoye, revenu d’une exposition à l’extérieur.

 

Voici les quatre fermoirs de facture semblable que j’ai utilisé pour cette comparaison et cette étude technique.

Fermoir de Famars

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© RMN Grand-Palais / René-Gabriel Ojéda


Fermoir de Lavoye

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© MAN Saint-Germain-en-Laye / L. Tondeux


Fermoir de Saint-Dizier

fermoir stdizier g-garitan
© Musée de Saint-Dizier / G. Garitan


Fermoir d’Arlon

propriété_IRPA
© Musée Archéologique d’Arlon / IRPA

Envermeu Famars Lavoye Saint-Dizier Arlon
Conservat. Musée Départemental des Antiquités, Rouen. 2001.0.88 Musée des
Beaux-Arts,
Valenciennes.
79.153.A
Musée d’Archéologie Nationale, Saint-Germain-en-Laye. Musée municipal de Saint-Dizier Musée Archéologique, Arlon.
Restaurat. – le boîtier n’est pas d’origine, probablement rajouté début XXe – restauration récente, tous les éléments sont d’origine – restauration récente, équivalente à celle de Valenciennes – restauration récente, effectuée par Bruno Bell ???
Boîtier – boîtier d’origine manquant – boîtier en fer, pourtour soudé sur la plaque du fond – boitier en fer, pourtour soudé sur la plaque du fond – boitier en fer très détérioré – boitier manquant
Grenats – grenats almandins, épaisseur 5/10e à 10/10e – grenats almandins, épaisseur 5/10e à 10/10e -grenats almandins, épaisseur 5/10e à 10/10e ??? ???
Cloisons / paillons – gaufrage orthogonal régulier à 5/10e
-cloisonné suspendu avec bord extérieur rabattu sur le boitier en fer
– sertissage en mauvais état– cloisons épaisseur 2/10e
– gaufrage orthogonal régulier à 5/10e
-cloisonné suspendu avec bord extérieur rabattu sur le boitier en fer
– sertissage en mauvais état– cloisons épaisseur 2/10e
– gaufrage orthogonal régulier à 5/10e
– cloisonné suspendu avec bord extérieur rabattu sur le boitier en fer
– sertissage en bon état
– gaufrage orthogonal régulier à 5/10e
– cloisonné suspendu avec bord extérieur rabattu sur le boitier en fer
– sertissage en bon état
-???– cloisonné suspendu avec bord extérieur rabattu sur le boitier-sertissage en mauvais état
Yeux -verre bleu cabochon très dépoli – verre bleu cabochon très dépoli – verre bleu cabochon bon état – verre bleu cabochon bon état – verre bleu
Naseaux – verre vert 10/10e – verre vert 10/10e – verre vert 10/10e – verre vert 10/10e – verre vert
Rivets / trous – 4 trous, emplacements pour des rivets aux coins du rectangle central
– 2 trous aux extrémités des museaux
– 2 rivets en argent + 2 trous aux coins du rectangle central
– 2 trous aux extrémités des museaux
– 4 rivets en argent oxydé noir aux coins du rectangle central
– 2 trous aux extrémités des museaux
– 3 rivets restants + 1 trou aux coins du rectangle central
– 1 rivet restant + 1 trou aux extrémités des museaux
-1 seul rivet restant + 3 trous aux coins du rectangle central
– 2 trous aux extrémités des museaux
Boucle – plaque d’accrochage ajoutée début XXe
– boucle et ardillon en bronze
– plaque d’accrochage en fer, épaisseur 5/10e
– boucle et ardillon en argent, traces de dorure
– plaque d’accrochage en fer, épaisseur 5/10e
– boucle et ardillon en bronze doré
– plaque d’accrochage en fer
– boucle en bronze
– boucle manquante

Conclusion de l’étude:

L’hypothèse déjà formulée que ces cinq fermoirs proviennent tous d’un même atelier d’orfèvres est tout à fait valable. Ils sont identiques à plusieurs niveaux: forme, techniques employées, couleur des verroteries.
Le fermoir d’Envermeu a été restauré de façon invasive au siècle dernier. Le boîtier n’est pas d’origine et a été ajouté autour de l’artefact pour éviter qu’il ne se désagrège. Mais il est gênant pour l’observation technique. D’autres modèles, comme celui de Saint-Dizier ou celui d’Arlon, sont beaucoup plus abîmés, et ont été restaurés récemment. Ils donnent beaucoup plus d’informations sur la facture de l’objet.

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